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Un nouveau trésor de broderie !
Chasuble entièrement réalisée à la main y compris les galons matérialisant les orfrois qui sont dans
Samedi 25 Février 2017
 


Préface de Christian Lacroix

Une vie, c'est en tout cas l'idée que je me fais en considérant les presque six décennies de la mienne et le dernier quart de siècle parcouru en haute couture, et ponctué de rencontres impromptues, de révélations, j'oserai même dire de « visitations », au sens premier et si beau du terme.

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Ainsi fait-elle progresser nos travaux et nos jours, car c'est bien ainsi que j'ai vécu, suivant telle ou telle conviction comme on suit sa conscience, telle ou telle lumière à l'horizon, jamais franchement dégagé, comme celui de nos intuitions. Il peut s'agir du flambeau d'un parent aimé, des illuminations d'un maître respecté, du rayonnement d'une famille de pensée inspiratrice. Mais aussi d'un ciel au soleil levant, d'un simple objet soudain magique, d'un paysage qui d'un seul coup vous emplit d'un autre souffle venu d'ailleurs et de plus haut. D'un miroir tendu par le destin où « s'envisager » soi-même, se savoir au monde, se re-connaître, physiquement, spirituellement. Des pierres blanches sur le chemin de la mémoire et de l'expérience, de l'âme aussi.

C'est ainsi que j'ai vécu ma première visite presque « surprise » à la Visitation de Moulins, sur les pas d'un ministre mais surtout accueilli par mère Marie-Monique et guidé par M. Picaud. La collection n'était pas encore installée comme aujourd'hui dans toute sa gloire légitime, mais elle n'en « transsudait » pas moins une grâce bouleversante, une « modeste magnificence » (qu'on me pardonne cet oxymore qui dit pour moi si bien les choses !), une délicate élégance, une noble et généreuse richesse, des trésors de fastes charmants et de poétique somptuosité, dont les plus éclatants joyaux, cependant, demeurent la simplicité et l'élévation.

Au moment où s'offraient à nos yeux privilégiés tant de pièces rares, sublimes, émouvantes, je me suis souvenu de ma première collection de haute couture, presque improvisée en cet hiver déjà lointain de 1981-1982. Mon inexpérience n'avait d'égale que ma candeur, car je ne connaissais pas M. Lesage, héritier pourtant célèbre de toute une généalogie de brodeurs uniques. J'avais fait attendre ce respectable maître dans une antichambre poussiéreuse, une arrière-boutique trop obscure qu'illumina bientôt la valise ouverte de ses échantillons. Un monde insoupçonné me fut aussitôt révélé, un paysage de fils de soie et de métal, un microcosme de points, de pierres infinitésimales, l'éclat d'une aristocratie de l'artisanat aux sortilèges indéfinissables où laisser son regard se perdre. De quoi s'émerveiller et parer quelques vraies princesses ou reines d'un jour, divinités païennes et temporelles à la séduction mondaine. Celle de beautés passagères aux fugaces envoûtements, d'un ravissement éphèmère.

Mais en ce jour de juin, vingt-cinq ans plus tard, à Moulins, si le chavirement était le même, l'amplitude du choc était difficilement commensurable. Derrière chaque rinceau, bouquet, guirlande se percevaient, quasi palpables, la respiration appliquée d'une ingéniosité pleine de révérence, l'ouvrage d'humbles mains inspirées par un esprit élevé. De quoi jubiler et se sentir modeste en même temps, porté par tant de délicatesse. De quoi faire aussi de stupéfiantes découvertes au gré de chapes, chasubles et ornements méticuleusement et respectueusement élaborés à partir d'étoffes royales : ultimes témoignages de techniques révolues, disparues, jamais vues. De lourdes sculptures aux fils d'argent et d'or enchevêtrés, de vraies peintures au fil de soie, en strates et glacis plus subtils que n'importe quelle huile, révélant des tons à l' éclat iridescent que je n'avais jamais envisagés. Car ces brocarts, offrandes des plus nobles personnages et souverains de l'époque, ont été conservés à l'abri de l'air, de la lumière et du temps pour nous parvenir non seulement intacts dans leur magnificence mais surtout métamorphosés par les religieuses, dont l'art et la dévotion ont donné une dimension supérieure à ce qui n'était qu'admirable. Comme si chaque fil reflétait la piété, la grâce, quelque chose du paradis.

Me revinrent en mémoire les contes que m'inventait ma grand-mère, où mon ange gardien venait faire merveille au crépuscule, dans les halos de miel d'un soleil mordoré, pour soulager mes chagrins de sa séraphique tendresse. Puis une évidence : peau d'âne, ce conte de Perrault où il est question d'étoffes impossibles, couleur de ciel ou de pluie. Il les avait vues, portées à la cour par d'illustres dames, l'éclat rare de ces tons improbables n'était pas le fruit de son imagination mais avait bel et bien existé, avant de trouver refuge contre le temps dans ces couvents, chez les visitandines dont le zèle a conservé leur préciosité avec cet inestimable supplément d'âme qui nous touche encore aujourd'hui. Tel le tapis de sainte Jeanne de Chantal brodé par elle-même, presque jardin d'Éden à la fabuleuse végétation, mystique, allégorique, résumant à lui seul ce que la ferveur et l'ascèse peuvent susciter de beauté évidente, de noblesse - on dirait de « style », aujourd'hui ; et d'esprit, de cœur, de force aussi, de flamme surtout. Avec une grande pureté sans laquelle il n'est point de grâce véritable. On est loin des « verdures » rustiques médiévales ou Renaissance dans ce petit « massif à la française » sans ostentation. Aucune des mignardes sophistications XVIIIe ni des contorsions XIXe.

Cette pépinière spirituelle nous donne à voir les techniques les plus délicates et les plus ingénieuses, la beauté inaltérée des rites, des fêtes et, bien sûr, le savoir-faire méticuleux et si patient des sœurs et sacristines dont s'approchent ici, enfin, le précieux savoir de Daniéle Véron-Denise et de Jean Foisselon, sans oublier Gérard Picaud, jardinier inestimable à la tenace dévotion, à l'enthousiasme ardent, sans qui nous n'aurions jamais eu accès à tant de trésors.

Qu'ils sachent, avec mère Marie-Monique, ma bien cordiale gratitude et reçoivent mes compliments les plus respectueux pour cette rencontre.

Christian Lacroix